MARTINIQUE CARTOGRAPHIES INTIMES

Dominique Marajo Sorrentino, dite Domi – Une cartographie de résistance.

Originaire de Martinique, Dominique Marajo Sorrentino, surnommée Domi naît dans un environnement familial où l’art occupe une place essentielle et nourrissante, ce qui imprègne dès le départ sa sensibilité créatrice. Très tôt, elle se passionne pour tout ce qui lui permet d’exprimer et d’extérioriser ses émotions, qu’il s’agisse de peinture ou d’écriture.

Domi développe une peinture de tension et de traversée. Son travail explore la condition humaine à travers des figures étirées, fragmentées, prises dans une matière dense qu’elle sculpte au couteau. Son univers pictural se situe à la croisée de l’expressionnisme et d’une recherche existentielle profonde. Les corps qu’elle peint ne sont ni masculins ni féminins, ils sont des présences, des êtres en marche, des silhouettes en devenir. Sa peinture interroge la fragilité humaine autant que sa capacité d’endurance. Elle construit des paysages intérieurs où la matière devient mémoire, où chaque couche raconte une strate de vie.
Son parcours est rythmé par une recherche permanente, entre apprendre, expérimenter, se confronter à l’histoire de l’art, maîtriser différentes techniques (fusain, sanguine, dessin académique) qui forge une œuvre vibrante et personnellement engagée. Son geste pictural, souvent oscillant entre abstraction et figuration, est empreint d’émotion et d’un désir de réconciliation avec le passé comme avec l’avenir. Domi ne dissocie pas son art de son vécu. Elle conçoit la peinture comme une quête intérieure, un lieu où se superposent émotions, mémoire, rêve et histoires personnelles. Elle évoque elle-même l’importance du rêve et de l’utopie, traduisant ses « délires en couleur » comme autant de traductions de sensations, d’impressions, de visages, de corps et de silences.
Dans cette œuvre comme dans l’ensemble de son travail, Domi pose une question essentielle : qu’est-ce qui nous maintient debout lorsque l’horizon vacille ?

Parallèlement à son travail visuel, Domi est attentive à la poésie et à l’écriture comme formes complémentaires de création. Des extraits de poèmes personnels apparaissent également sur son site ou dans ses projets, suggérant pour elle qu’écriture et peinture sont deux langues d’un même paysage intérieur. Sa peinture ne vise pas à s’évader vers un « ailleurs » idéal, mais plutôt à conjurer avec légèreté les contradictions humaines, à rendre visibles les tensions et à ouvrir des horizons alternatifs.
Domi apparaît comme une figure singulière dans le paysage contemporain martiniquais, une artiste pour qui la peinture est territoire et cartographie intime, un espace où se rencontrent mémoire, geste et couleur. Son œuvre ne se contente pas de représenter, elle inscrit, elle active, elle interroge. Et à travers ses silhouettes, ses textures et ses pulsations chromatiques, elle invite à une marche intérieure, à la fois fragile et obstinée, vers un ailleurs révélateur de notre humanité.

Dans « IN FINE », Domi ne représente pas des corps, elle cartographie des états d’être. Trois silhouettes traversent la toile comme on traverse un territoire intérieur. Elles ne marchent pas dans un paysage, elles avancent dans une zone de turbulence mentale et existentielle. La matière, travaillée au couteau, crée une topographie accidentée, composée d’empâtements, de strates, de gravures. La surface devient relief. La peinture devient sol.
Dans le cadre de Martinique, cartographies intimes, cette œuvre résonne comme une carte psychique. Ici, il ne s’agit pas de tracer des frontières visibles, mais de révéler les lignes de faille invisibles, celles du doute, de la quête, de l’espérance fragile.
Chez Domi, le monde est traversé par la couleur. Les figures semblent prises entre effacement et apparition. Elles portent les couleurs comme des cicatrices, rouge incandescent, jaune brûlé, éclats de blanc presque scripturaux. Des fragments blancs, semblables à des feuilles arrachées ou à des messages dispersés, évoquent des archives du vivant. La toile devient alors un espace d’inscription, une carte du questionnement humain. Les silhouettes de « IN FINE » rappellent ces voyageurs intérieurs qui avancent sans certitude, mais avec persistance. Elles marchent dans le brouillard, comme les peuples qui ont traversé les mers sans savoir ce qui les attendait.

Domi insiste sur le caractère intérieur et contemplatif de la peinture. Il y a dans cette peinture une tension entre verticalité et déséquilibre. Les corps sont étirés, presque sculptés par la matière. La technique au couteau accentue cette sensation d’érosion et de construction simultanées. Chaque couche semble contenir une strate temporelle comme une coupe géologique de l’âme. La verticalité étirée, la fragilité des silhouettes, leur tension vers l’avant font immédiatement penser à « L’Homme qui marche » d’Alberto Giacometti. Comme lui, les corps de ses figures sont réduits à l’essentiel, érodés, presque consumés par l’espace. Giacometti crée une présence dans le vide. Domi crée une présence dans la densité. Là où Giacometti sculpte le vide, Domi sculpte la matière picturale.

L’exposition Martinique, cartographies intimes, interroge la manière dont un territoire se grave en nous. Domi, ici, montre l’inverse : comment l’intérieur se projette en territoire. Et cela change tout… grâce à elle, on quitte l’angoisse existentielle pure pour entrer dans une cartographie de résistance.